Ongles noirs : pourquoi ça arrive en descente

Course et randonnée

Ongles noirs : pourquoi ça arrive en descente

Vous avez perdu un ongle après une sortie longue, et on vous a expliqué que c'était le prix à payer. Ce n'est pas un rite de passage, c'est un signal de géométrie. Il dit qu'il manquait de la place devant l'orteil, et que la pente l'a révélé.

Ce qui se passe sous l'ongle


Un ongle noir de sportif est un hématome sous-unguéal : du sang qui s'est accumulé entre l'ongle et la peau qui le porte, en dessous.

L'ongle est une plaque dure posée sur un lit très vascularisé. Quand ce lit reçoit un choc, il saigne. Le sang n'a nulle part où aller, puisque la plaque le recouvre : il s'étale sous l'ongle, et c'est lui qu'on voit par transparence.

D'où deux surprises fréquentes. La couleur met parfois un jour ou deux à apparaître, le temps que le sang s'étale, si bien qu'on ne fait pas toujours le lien avec la sortie de l'avant-veille. Et la douleur, quand il y en a une, vient du sang coincé sous une plaque qui ne cède pas, pas de l'ongle lui-même.

Un choc unique et violent peut le provoquer. Mais chez le coureur, il s'agit presque toujours de l'inverse : des centaines de petits chocs répétés, tous au même endroit.

Pourquoi la descente, et pas la montée


En montée, le pied arrive sur le sol par l'avant, et la pente pousse le corps vers l'arrière de la chaussure. Le talon a tendance à se soulever, l'orteil, lui, n'est pas projeté contre quoi que ce soit. Sur le plat, l'appui se fait à peu près à la verticale, et le pied avance peu dans la chaussure.

En descente, tout change. Le pied entre dans la chaussure comme sur un plan incliné. À chaque réception, le corps continue vers l'avant et vers le bas, et le pied glisse dans ce sens à l'intérieur de la chaussure. S'il trouve de la place devant lui, il l'utilise, et il s'arrête contre la paroi avant.

Ce qui arrive alors n'est pas un appui, c'est une percussion. Répétée à chaque foulée, sur une longue descente, elle suffit à faire saigner le lit de l'ongle.

C'est pourquoi la distance explique mal la chose. Deux coureurs font la même sortie : celui qui a de la marge devant les orteils et un talon bien tenu ne heurte rien, l'autre percute à chaque pas. Ce n'est pas le kilométrage qui a causé l'ongle noir, c'est la place manquante devant l'orteil, révélée par la pente.

Pourquoi c'est presque toujours le deuxième orteil


Deux raisons se superposent, et leur addition explique presque tous les cas.

La première tient à votre pied : chez beaucoup de gens, le deuxième orteil est le plus long, plus long que le gros orteil. Sur un pied comme celui-là, c'est lui qui touche la paroi en premier, et lui seul.

La seconde tient à la chaussure. La plupart des chaussures se resserrent en pointe à l'avant, avec un sommet placé à peu près dans l'axe du gros orteil. Cette forme pousse les orteils vers le centre et raccourcit l'espace disponible en diagonale. Le deuxième orteil se retrouve en première ligne.

Nous vendons des chaussures à bout large, autant être précis sur ce que cela fait et ne fait pas. Un avant large laisse les orteils à leur position naturelle et rend la marge utilisable sur toute la largeur. Cela ne redresse pas un orteil, ne change pas sa longueur, et ne dispense pas de vérifier la marge devant le plus long.

La pointure au-dessus : le faux réflexe, et ce qui se règle vraiment


La conclusion spontanée, quand on perd un ongle, est que la chaussure était trop petite. On prend une pointure au-dessus, et souvent l'ongle noir revient.

Le plus souvent, c'est l'inverse qui s'était produit. La chaussure était trop grande, ou mal tenue au talon. Le pied disposait d'une course libre à l'intérieur, il a pris de l'élan à chaque foulée descendante et il est venu percuter l'avant avec cette vitesse accumulée. La longueur n'était pas le problème : la tenue l'était. Ajouter de la longueur allonge la course et augmente l'élan.

Distinguez donc deux choses que l'on confond sous le mot « taille ». La marge, c'est l'espace devant l'orteil le plus long quand le pied est en charge. La tenue, c'est la capacité de la chaussure à empêcher le pied de parcourir cette marge. Il faut les deux : une marge suffisante pour que l'orteil ne touche jamais, et une tenue qui fait que le pied ne se déplace pas pour aller la chercher.

Concrètement, cela se joue sur le laçage du haut, sur la forme de l'arrière de la chaussure, et sur un détail qu'on néglige : des ongles coupés courts et droits, pas en arrondi, avant une sortie longue. Un ongle qui dépasse touche la paroi avant que l'orteil ne la touche.

À faire vous-même

Le verrouillage de cheville, puis une descente

Regardez le haut de votre chaussure : il y a souvent un dernier œillet, placé un peu en arrière des autres et rarement utilisé. Lacez normalement jusqu'à l'avant-dernier œillet, puis, de chaque côté, faites passer le lacet dans le dernier œillet du même côté en laissant une petite boucle verticale. Croisez ensuite les deux lacets et passez chacun dans la boucle du côté opposé avant de serrer : les boucles se referment et plaquent l'arrière du pied vers le bas et vers l'arrière. Faites alors une descente courte, une centaine de mètres ou deux étages d'escalier, et comparez avec la même descente lacée comme d'habitude. Si les orteils cessent de toucher l'avant, votre problème n'a jamais été la pointure.

Ce qu'il advient de l'ongle


Soyons honnêtes sur la suite, parce qu'elle est plus longue que ce qu'on imagine.

Le sang coincé sous l'ongle ne se résorbe pas comme un bleu ordinaire. La tache reste où elle est et se déplace lentement vers le bout du doigt de pied, portée par la repousse. C'est d'ailleurs un repère utile : une tache qui avance avec l'ongle est une tache liée à un traumatisme.

Si le décollement est étendu, l'ongle peut se soulever et tomber ; un nouvel ongle pousse en général déjà dessous. Un ongle de pied repousse lentement, en mois plutôt qu'en semaines, et le nouveau peut sortir épaissi ou irrégulier pendant un moment.

Rien de tout cela ne s'accélère. Ne tirez pas sur un ongle qui se décolle, ne le découpez pas au-delà de ce qui accroche déjà aux chaussettes, et ne percez rien vous-même. Tant que le décollement dure, la zone reste une porte ouverte pour une infection, et c'est le seul vrai risque de cette histoire.

Ce qui n'est pas un ongle noir de sportif

Un ongle foncé n'est pas toujours un hématome, et quelques présentations imposent un avis médical sans attendre : une tache sombre apparue sans traumatisme identifié, une tache qui ne se déplace pas avec la repousse, une bande sombre longitudinale qui traverse l'ongle du bas vers le haut, une coloration qui déborde sur la peau autour de l'ongle, un ongle qui devient douloureux, chaud, gonflé ou suintant. Enfin, chez une personne diabétique ou ayant une perte de sensibilité au pied, toute lésion de l'ongle se montre à un professionnel, quelle qu'en soit l'apparence. Ce n'est pas un motif d'inquiétude en soi, c'est un motif de consultation.

Quand consulter


La plupart des ongles noirs de coureur n'exigent rien d'autre que de la patience. Ces cas-là, si.

  • —Douleur forte et pulsatile dans les heures qui suivent, signe d'un sang sous pression
  • —Signes d'infection : rougeur qui s'étend, chaleur, gonflement, écoulement, fièvre
  • —Choc violent avec doute sur une fracture de l'orteil, ou ongle arraché en partie
  • —Tache qui n'avance pas avec la repousse, bande longitudinale, coloration qui déborde sur la peau
  • —Ongles noirs à répétition malgré une chaussure large, bien tenue et une marge vérifiée
  • —Diabète, trouble de la circulation, perte de sensibilité, ou traitement affectant l'immunité

Un point pour finir. Une chaussure ne soigne pas un ongle abîmé et ne fait pas repousser plus vite celui qui est tombé. Elle décide seulement si l'orteil touche ou non la paroi, et c'est tout ce qu'elle décide.

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